| L'apparition
Elle traînait le pas au bord de l'onde, parmi les herbes hautes.
Sa robe d'un autre temps glissait le long de son corps, je détournais
le regard avant de m'enfuir, l'âme en feu, le coeur à
vif. Chaque jour je revenais, toujours je me sauvais. Jusqu'au jour
où je trouvai le courage de rester. Je l'épiai alors
qu'elle entra dans les flots. La créature s'ébattit
devant moi, j'en tremblai. C'était la première fois.
Depuis ma cachette je voyais sa chevelure ondoyer, son flanc émerger,
sa gorge jouer dans le courant.
Simple mortel, j'étais témoin de cette apparition
qui devait me marquer pour la vie. Peu d'hommes croiraient à
mon aventure. Mais elle était là, elle nageait, chantait,
et moi, tétanisé, je l'observais. A moi le fils des
hommes, à moi l'humble enfant de la Terre il était
interdit de voir la baigneuse. Fasciné, tremblant, je bravais
le tabou. Allais-je survivre à la profanation ? Je craignis
de perdre la vue, la raison, la vie ou que sais-je ? Le péril
était grand, mais n'en valait-il pas la peine ? Puis la crainte
du courroux divin me gagna. J'en avais vu assez pour donner du prix
à une existence entière, peupler toute une vie de
songes radieux. Ou de cauchemars rédempteurs.
Je m'éclipsai. Courant comme un fou, haletant, les larmes
aux yeux, la fièvre au corps, je me sentais des ailes. J'étais
le plus chanceux des hommes. Le plus malheureux aussi. A quel prix
le Ciel allait-il me faire payer le sacrilège ? Je courais
sans oser me retourner, comme si tous les dieux de l'Olympe étaient
à mes trousses.
J'avais vu.
Au bord de la rivière j'avais surpris par hasard celle que
je ne devais jamais voir, et au lieu de fuir et oublier j'ai voulu
connaître certain secret. Les jours suivants j'étais
revenu la guetter, dissimulé dans l'ombre. J'avais osé
violer l'intimité de la légende, entrer dans l'onirique
tabernacle, regarder en face le Mystère.
J'avais contemplé dans sa splendeur la fabuleuse, la mythique,
l'hellénique Daphné.
Raphaël Zacharie de Izarra
Les songes d'un gueux
Je suis l'amant solitaire, l'étoile errante, le pauvre hère
de l'amour. Je n'ai pas de maison, pas d'or, pas de feu, pas de
chance, pas de joie. Les bois, les champs, les rivières et
les saisons sont mes asiles. Et la nuit le ciel est ma seule couverture,
tiède en été, glaciale en hiver. Avec les constellations
pour unique oreiller. Lorsque je dors je suis heureux. J'accède
à un autre univers : les songes.
C'est en ces lieux oniriques que chaque nuit je deviens prince,
oubliant mes oripeaux de vagabond : dans mes rêves un être,
toujours le même, vient me rendre visite. Chaque nuit une
créature mystérieuse, fine comme la libellule, gracieuse
comme l'araignée d'eau, aérienne comme le vent me
tient compagnie. Est-ce donc un elfe, une fée, quelque nymphe
ou sylphide surgie des herbes qui m'entourent ? Je l'ignore, mais
avec elle je deviens un héros, un chevalier vêtu d'or
et de lumière partant à la conquête des étoiles,
de toutes les étoiles que compte le ciel. Mes histoires rêvées
sont épiques, grandioses, inoubliables.
Et chaque nuit je poursuis mes aventures interrompues à l'aube.
Le rêve reprend chaque soir son cours exactement là
où il s'était achevé le matin. Parfois il m'arrive
de m'endormir au grand jour dans les herbes folles, et je rejoins
aussitôt ma fiancée onirique. Je sais qu'elle m'attend,
toujours fidèle au rendez-vous.
Pendant longtemps j'ignorais qui était cette créature
devenue l'amante de mes rêves, l'hôte de mes songes,
la présence impalpable de mes nuits. Maintenant je sais.
Je connais le nom de cette charmante sorcière qui vient me
rendre visite dans mes songes pour les mieux troubler de sa chère
présence. Je connais cette reine de l'illusion qui m'a emmené
si loin, je connais cet être qui est le baume à mes
misères.
Ca n'est pas une femme comme je le pensais. C'est un galant, un
joli, un doux messager de la nuit.
Son nom est Morphée.
Raphaël Zacharie de Izarra
Le coeur et l'entonnoir
Autrefois j'ai aimé une créature infernale. Un monstre
beau, tendre, baroque et pur : prodige régnant sur un pays
dont on ne voit jamais les frontières, aussi vaste que l'imagination.
J'ai quitté les rivages qui vous sont si chers, asiles de
vos dieux d'airain. J'ai rompu les amarres qui vous tiennent tant
à coeur, impatient de rejoindre les brumes promises, loin
de votre terre ferme.
Pour plaire à cet être hideux j'ai trahi raison, sens,
logique. Pour cette chose innommable j'ai renié l'âpreté
des sciences, attiré par l'haleine chaude, mystérieuse
de ses baisers. Au nom de cet amour contre-nature je me suis détourné
de la fontaine du savoir, préférant me désaltérer
à la source brûlante, vénéneuse de ses
lèvres. De ce breuvage impie j'ai gardé la nostalgie
du feu qui donne leur éclat aux étoiles. Et rend si
pâles vos visages enfouis dans la grisaille...
J'ai suivi cette chimère pour fuir vos jours remplis d'ennui.
Vous étiez morts, elle était pleine de vie. Parce
que j'ai aperçu une parcelle de vérité dans
ses yeux vérolés, j'ai dit : "J'oublie la patrie
des sages !". Ne me condamnez pas, la mort me demandera bien
assez tôt des comptes pour avoir tant aimé la pourriture.
Aujourd'hui je demeure seul, mon amour putride n'est plus à
mes côtés. La créature s'en est retournée
à son cher enfer, et me voici revenu parmi vous. Je porte
sa mémoire comme un délicieux fardeau. Parfois elle
vient me visiter dans mes songes pour me cracher à la figure.
Cette créature, les plus âgés d'entre vous l'ont
peut-être rencontrée un jour, dans un autre pays que
ce pays, sous d'autre cieux que ces cieux. Elle avait les yeux profonds,
noirs, terribles et beaux... Ils étaient bleus peut-être.
A moins qu'ils ne fussent verts. Ou ténébreux. Mais
quelle importance ? Ils étaient bridés comme des demi-lunes
ou bien clairs comme l'eau vive. Elle n'était pas d'ici et
pourtant elle était quand même de notre pays, de notre
histoire, de notre temps. Elle était belle, laide, fascinante,
effrayante.
Elle se nommait FOLIE.
Raphaël
Zacharie de Izarra
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