Le cartulaire de Douzens.
par Daniel Castille

Il existe un document très peu exploité par les médiatiques historiens, plus communément appelés les para-historiens. Il s’agit du seul document, pourtant riche d’enseignements, qui apporte les certitudes qui,parfois manquent à la recherche. C’est aussi le document que les historiens nomment “cartulaire”, ce qui est mieux et plus court que de dire qu’il s’agit d’un recueil de titres relatifs à une église ou à une seigneurie. Nous allons donc voir ce qui en est de ces feuilles, feuillets et autres pages incomplètes au fur et à mesure de notre étude.

Quand on prend connaissance du Cartulaire des Templiers de Douzens (Aude), le chercheur s’aperçoit bien vite qu’il y a là des particularités dont nous laisserons le lecteur seul juge ( P.Gérard, E. Magnou, Ph. Wolff. 1965. Coll. des Doc. Inédits sur l’Hist. de France.)

Durant les dix années qui suivirent le concile de Troyes (1128) et qui virent s’officialiser lentement l’Ordre du Temple (qui ne comptait toujours officiellement que neuf chevaliers à la sortie de la cathédrale de Troyes), les moines-soldats s’installèrent aussi bien dans le nord que dans le sud du royaume, mais aussi à l’étranger. C’est ainsi que l’on va relever une implantation templière à La Neuville près de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons en Champagne) dès 1129; une maison du Temple au Mont de Soissons en 1133 ou à Douzens dans la vallèe de l’Aude, à la même époque.

On sait que le château de Douzens et les terres attenantes furent remis, par le puissant lignage des Barbaira entre les mains de Hugues de Rigaud chargé, dès 1129 ou 1130, de recueillir des dons dans la région languedocienne. Pour cela il fallait que Hugues de Rigaud fut un puissant seigneur ou un personnage dûment mandaté et respecté de tous pour que, avec le titre inconnu de Procureur provincial, il “démarche” de puissants seigneurs locaux qui n’avaient encore pas entendu parler du nouvel Ordre.

On ne relève pas le nom d’Hugues de Rigaud comme faisant partie de “la bande des neuf”.

De ce chevalier templier, à l’importance certaine, au vu de sa mission, on sait qu’il fut promu au rôle de Procureur provincial de 1128 à 1136 et on le retrouvera mentionné dans les chartes sous l’appellation de frater,confrater, societatis corum ou procurator militum. Cette terminologie, quelque peu fluctuante,se stabilisera vers le milieu du XII° siècle (M. Caroff. L’Ordre du Temple en Occident des origines à 1187. Thèse de l’Ecole des Chartes 1944).

Hugues de Rigaud voyagea beaucoup car si on le voit dans le Viennois, on le retrouve aussi à plusieurs reprises à Barcelone.

Ce fut Hugues de Rigaud, accompagné d’un frère templier appelé Guillaume Salomon,qui fit les premières acquisitions en Velay. Ainsi, pour la somme de 800 sous, il devint, pour l’Ordre, le possesseur des grottes d’Aiguihle, ainsi que des dépendances d’Etienne Pézugie et Guilelm Multe. Cet acte est daté (avec les réserves d’usage) de 1132 (M. d’Abbon). L’acte indique qu’il fut bien rédigé sous le règne du roi Louis et sous l’épiscopat d’Humbert, évêque du Puy entre 1128 et 1136. Il semble bien que les Templiers aient précédé les Hospitaliers en Velay. La plus ancienne charte hospitalière remonte, en effet, à 1153 (ce qui contredirait l’affirmation d’Auguste Chassaing. Cartulaire des Hospitaliers du Velay.1888).

Mais, entendons-nous bien ! Cette possession n’implique pas, ipso facto, une implantation fixe des Templiers dans la région.

Dans les années qui suivirent le concile de Troyes (1128) la structure de l’Ordre n’était pas encore très bien établie et les possessions, les achats ou les dons étaient trop éparpillés pour qu’on puisse parler de véritable hiérarchie administrative. Ainsi, dans l’acte d’achat des grottes d’Aiguihle, qui se situe entre 1128 et 1136 (avec une moyenne de 1132) on voit bien qu’il n’y a pas de maison du Temple dans la ville du Puy puisque cet acte d’achat est fait par “des chevaliers du Temple de Salomon”. La commanderie existera vers 1170, date à laquelle on relève l’existence de la “grange Chantoin”.

Le cartulaire de Douzens est, en fait, composé de trois pièces appelées ordinairement cartulaire A, cartulaire B et cartulaire C. Les cotes en sont: H Malte n° 2855, 2856 et 2857 aux Archives départementales de Haute-Garonne (il y a de cela, cependant, un certain temps !)

Ce cartulaire est composé de 149 feuillets ou fragments pour le cartulaire A qui va des dates 1120 à 1185, de 92 feuillets ou fragments pour le cartulaire B qui couvre la période 1070 à 1182 et le cartulaire C qui ne possède que 11 feuillets. La compilation des cartulaires A et B semble avoir été entreprise dans le courant de l’année 1171. On a remarqué qu’une compilation, jusqu’en 1175, fut entreprise par Guilhem de Palacio qui prit la suite d’un anonyme.

C’est le cartulaire C qui va nous intéresser car tous les actes enregistrés se rapportent à la Provence, et c’est le frère Hugues Rigaud, maître de la province de Provence et d’Espagne, qui réalisera les acquisitions, de novembre 1129 à avril 1134 au plus tard, presque uniquement des dons. Rappelons, pour mémoire, que la France templière administrative était divisée en quatre provinces: la Provence, la France, l’Auvergne et le Poitou-Aquitaine.

Ouvrons le cartulaire C.

Un premier groupe, numéroté de 1 à 4, intéresse les possessions de Peyrac, Blamac et Douzens.

Le groupe 5 à 6 intéresse les possessions dePomas et Poligne.

Le groupe 7 à 8 intéresse les possessions de Nevian (Aude) et Avalon (Isère).

Le groupe 9 à 10 intéresse les biens acquis au Puy.

Le groupe 11 peut être rattaché au groupe 7.

Il apparaît, à la lecture critique, que ce cartulaire C n’en serait pas vraiment un, mais plutôt une sorte de compilation des biens, faite à la demande de frère Rigaud.

La datation des actes est faite en années de l’Incarnation (le début de l’année commençait différemment d’une région à l’autre. Cependant, l’année commençant à Pâques était la plus communément employée), cette datation étant indiquée par les formules “anno Incarnationis dominice” ou “anno ab Incarnatione Domini” ou encore “anno divini inarnati Verbi” moins utilisée cependant. La mention “post-millesimum” y est parfois ajoutée. A l’intérieur de l’année, les mois et quantièmes se réfèrent au calendrier Julien et le jour de la semaine y est décliné sous la forme “feria V” et “die sabati”. Exceptionnellement, on remarquera qu’il est indiqué le jour de la lune (...luna vicesma sexta...1156). Les indications de l’épacte (ou nombre de jours qu’il faut ajouter à l’année lunaire pour la faire concorder avec l’année solaire) ou de l’indiction (dates de convocation d’une grande assemblée, comme le concile) sont absentes. La mention du roi régnant est indiquée, mais sans indication d’année de règne.

Toutefois, certains actes ne sont pas non plus datés du style habituel de l’Annonciation, soit le 25 mars selon le style florentin (comme il est d’usage en Champagne, par exemple). Dans le cartulaire de Douzens,21 actes datent du style de l’Annonciation, mais en calcul pisan, ce qui fait commencer l’année 9 mois et 6 jours avant notre 1° janvier actuel.

C’est ainsi que le lecteur, qui ignorait jusqu’alors cette particularité, comprend mieux certains décalages qu’il aurait pu constater au niveau de la datation moyenâgeuse, dans ses propres recherches ou dans celles des autres érudits.

Faisons l’historique des Templiers de Douzens.

L’implantation géographique n’a rien de remarquable, si ce n’est le lieu tout proche de Douzens et qui domine la rive droite de l’Aude, la montagne Alaric (600 mètres) dont on pourra tirer les conclusions (légendaires) que l’on souhaite si l’on est quelque peu versé dans la chasse au trésor.

Pour ce qui est du cadre historique particulier; disons que, succédant au concile de Toulouse (1119), de Latran (1139 et 1179), de Reims (1148 et 1157), de Tours (1163), celui de Montpellier (1195) va jeter à son tour l’anathème contre les cathares. Nos Templiers sont donc aux premières ... loges!

Les moines-soldats s’installent effectivement en 1133 sur les terres de Douzens concédées par les puissants seigneurs de Barbaira et de Canet. la même année, le vicomte Roger de Bézier, fils aîné de Bernrd Aton,va céder au Temple la villa de Brucafel et “tout ce qu’il y possède en hommes, femmes, terres, vignes, manses...”. En 1136, le Temple va acquérir la villa Sainte-Marie de Cours (commune de Frajac dans les Corbières au S.O du mont Alaric) et, en 1153, on relèvera une donation, celle de l’église Saint-Jean de Carrière.

V. Carrière, dans son “Histoire et Cartulaire des Templiers de Provins” (1919) soutient que les premières fondations de l’Ordre des Templiers sont essentiellement champenoises ou flamandes. Il suffit de se reporter à la table des sommaires d’actes publiés par M. le marquis d’Albon pour se convaincre du contraire, tout du moins que, parallèlement aux implantations champenoises, les Templiers s’implanteront dans les provinces septentrionales et s’y installeront solidement, tout comme à l’opposé: en Espagne (1126-1130); en Languedoc (Toulouse, Douzens, Carcassonne, 1128-1133); en Provence (Richerenches 1136); selon J. A Durbec dans “Provence historique” tome IX 1959. Fasc .35-37.

E. B Léonard, dans “Introduction au cartulaire manuscrit du Temple” (pages 14-18 et 23-29) parle des dignitaires du Temple et nous dit (résumons) que de 1130 à 1170, il n’existe pas, à proprement parler de hiérarchie dans l’Ordre des Templiers, seulement un maître et des frères. Durant un temps très court, de 1130 à 1133, la communauté du Saint-Sépulcre (sic) et de la Chevalerie du Temple paraissent avoir eu un maître commun, en la personne d’Hugues Rigaud. Après 1134, il n’est plus question que de “Milita Templi” dont il semble qu’Hugues Rigaud conserve le gouvernement général. Néanmoins, après 1137, celui-ci n’est plus mentionné.

Après 1150, les linéaments d’une organisation apparaissent. Toutefois, l’emploi simultané de titres les plus divers, les fonctions, elles aussi simultanées, que certains dignitaires exercent dans les maisons de Carcassonne ou de Douzens dissimulent LA HIERARCHIE REELLE.

On a ainsi à la tête du Temple, de 1130 à 1150:

1130: Hugues de Payns, mentionné dans le cartulaire C .1.

1130/1136: Hugo rigaldus, domnus.

1136/1139 (?) : Robertus Bergoin, domnus magister.

1137/1138: Arnaldus de Bodocio, Raimundus de Gaure, Ugo de Beciano.

1139: Petrus de Roeria, R.de Gaure, U. de Beciano, ministri et bajali.

1141: U. de Beciano, Berengium de Roeria, Guilellelmus Catalani, Petrus de Roeria, magister.

1143: Petrus et Berengari (m)/(u) de Roeria, U. de Beciano.

1144: Poncius de Luantione, Arnaldus de Barbaira.

1147: Raimundus de Sancto Marno, Arnaldus de Surniano, Béranger de Roeria, domnus magister.

1150: B. de Roeria, minister ymmus.

C’est la liste des responsables de l’Ordre dans l’Ordre. Celui-ci a donc bien existé !

*

Cartulaire C. 20 mai 1130.

Guilhem Ermangau donne à Hugues de Payns (donc aux chevaliers du Temple) ce qu’il possède à l’intérieur des limites placées par Ermengau de Coursan à “Peirois” (Peyrolles ).

“In nomine domini nostri Jhesu Christi. Ego Guilelmus Ermangaudi uxor predicti Guilelmi et filius noster Raimundus Ermangaudi, nos donamus in primis pro amor dei et pro remissione peccatorum nostrorum, ut Deus faciat nobis misericordiam, donamus cim hac carta in perpetuum militibus Templi Jherosolimitani, presentibus et futuris, quorum ordinis magister post Deum extat Hugo de Pajanis, totum quantum habenus nec habere debemus infra terminos quos Ermangaudi de Curciano fecit mittere in terminio quem vocant Peirois, in loco quem vocant Pratum Alibarderium in manu Hugonis Rigaldi, servi et militi et fratris oredicte militie Templi Jherosolimitani, ut omnipotens Deus nobis et parentibus nostri sit adjutor et protector de hoste maligno.”

*

Terminons enfin par les titres que se donnaient Hugues Rigaud et son successeur Arnaud de Bedoz:

- H. Rigaud 1128-1136: Confrère de la Compagnie des Chevaliers du Temple; confrère et serviteur des chevaliers du Christ; Procurateur de la chevalerie du Christ.

- Arnaud de Bedoz: Chevalier de Dieu (ou du Christ); frère et ministre de la chevalerie; maître de la chevalerie du Temple de Salomon; frère et bailli des chevaliers de la milice du Temple; serviteur et bailli et maître de la chevalerie du Temple.

D’après les Statuts de l’Ordre, chaque Templier devait avoir un compagnon de rang ou socius pour qu’ils s’entendent selon le principe évangélique: “Vous irez deux par deux”.

Ajoutons, en note intéressante, que Roncelin de Fos est donné comme maître des maisons de la chevalerie du Temple en Provence, Toulouse, Agennais, Cahors, Albigeois, Rodez et de la sénéchaussée du Venaissin, 1248-1250.



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