Le Graal.
par Daniel Castille

Nous allons nous atteler à une difficile démonstration qui pourrait risquer de lasser le lecteur, aussi lui demandons-nous par avance beaucoup de patience car celle-ci sera source de recherches s’il le veut bien.

On raconte que durant la dernière année du XII° siècle, soit quatre ans avant le siège puis la prise de Constantinople par les croisés francs appuyés des Vénitiens cupides, un pélerin russe appelé Antoine, qui deviendra plus tard l’archevêque de Novgorod, parcourait les sanctuaires de l’empire d’Orient dressant un catalogue des principales reliques rencontrées. Son manuscrit qui ne fut publié qu’en 1872, nous apprend que lors de sa visite à la basilique Sainte-Sophie, Antoine avait remarqué un petit vase de marbre d’apparence, dont on disait qu’il avait été utilisé par Jésus Christ le Jeudi Saint lorsqu’il célébra la dernière Cène.

Catinum parvum marmoreum, quo usus est Christus, quum coenam cum discipulis celebravit feria quinta majori (Niore. Antonius, Novgorodensis archiepiscopus; liber qui dicitur Peregrinus, seu Descriptio SS. Locorum Caesareae ciritatis. Ed. Paulus Sawaïtov. Petroburgi, 1872. Voir aussi M. Sreznevski 1875. Spicilège de l’Aca. de St-Pétersbourg, tome XII p. 340-349. Voir aussi M. le comte de Riant: Exuriae sacrae Constantinopolitanae. Tome II page 218-230).

Ce détail, par ailleurs déjà signalé dans l’Introduction aux inventaires de principales églises de Troyes, est important.

En effet, de Sainte-Sophie de Constantinople, le Vase de la Cène arriva quelques années plus tard, dans le trésor de la cathédrale de Troyes. Il y resta, entouré de la vénération de nos aïeux jusqu’au mois de janvier 1794 date à laquelle tous les reliquaires et reliques furent livrés aux flammes révolutionnaires.

Nous allons donc expliquer comment ce Vase de la Cène, autrement dit le Graal, passa de Constantinople à Troyes. Les circonstances ainsi que les évènements sont troublants c’est ce que nous allons voir.

La Quatrième Croisade, qui devait avoir pour chef le comte Thibaut III de Champagne, mort la veille du départ, comptait un grand nombre de Champenois. A leur tête, en qualité de grand aumonier de l’armée latine était l’évêque de Troyes, déjà âgé, Garnier de Trainel.

On sait comment la croisade, détournée de son but, aboutit à la prise de Constantinople la ville aux nombreuses reliques, surtout depuis la chute de Jérusalem, et qui méritait le titre de ville sainte.

On peut affirmer que les croisés firent main basse sur les trésors (reliques et pierreries) de Constantinople et il fallut l’intervention énergique du légat du Saint-Siège, Pierre de Capoue, pour que cette razzia s’interrompe et que le butin soit remis entre les mains de Garnier de Trainel devenu le gardien des “biens” de l’Eglise. Garnier, que la mort attendait en cette ville, avait amassé un inestimable trésor qu’il s’apprêtait, à son tour, à détourner sinon à son profit, du moins pour celui de sa bonne ville de Troyes. Ce sont ses chapelains qui s’en chargèrent, ramenant avec eux une part considérable de ce trésor (Introduction aux inventaires des églises de Troyes) dans laquelle on trouvait un morceau considérable de la vraie Croix, du sang du Christ, mais aussi le chef de Saint-Philippe, le bras de Saint-Jacques le Majeur ou le corps entier de Sainte-Hélène vierge.

Le Vase de la Cène était, assurément, le plus précieux des trésors. Lorsqu’il arriva à Troyes il y fut reçu avec une telle vénération, nous dit-on, qu’il en reste le témoignage dans les verrières exécutées sous Nicolas de Brie (verrière 10, la seconde à droite du choeur).

Il est opportun de noter ici, sans pour autant développer le mythe arthurien ou une certaine historiographie fabulée, que le poème du Graal qui a précisément le Vase de la Cène pour objet, fut composé par Chrétien de Troyes (perceval le Gallois ou le conte du Graal). On pense que Perceval ou le conte du Graal fut commencé vers 1180; cependant le prologue indique que le récit avait été commandé par Philippe d’Alsace, comte de Flandres, entre 1181 et 1190. Est-ce un conte d’origine bretonne ? La réponse demeure sans réponse certaine. Il y eut ce que l’on appelle les Continuations Perceval qui diffusèrent et structurèrent la légende. La première Continuation, avec Gauvain, date de la fin du XII° siècle, début XIII° siècle. La seconde Continuation, qui concerne Perceval, a dû être rédigée sous l’autorité de Waucher de Denain, clerc à la cour de Flandre. La troisième Continuation, deuxième quart du XIII° siècle, attribuée à Gerbert de Montreuil, ne mène pas à terme l’aventure du Saint-Graal. C’est Robert de Boron qui christianisera le Graal. On lui attribue l’origine biblique de celui-ci (Estoire dou Graal) avec l’arrivée de Joseph d’Arimathie à Glastonbury.

Les défenseurs de la thèse chrétienne veulent voir dans le Graal, qui chez Chrétien de Troyes n’est qu’un plat large et creux où l’on sert une hostie, un calice.

Le mot Graal est attesté cependant comme ayant le sens d’écuelle ou de plat (latin médiéval “gradalis”) et il est, chez Chrétien de Troyes, fait d’or et serti de pierreries. Dans la troisième Continuation c’est un récipient qui a servi à recueillir le sang du Christ; dans la Quête du Saint-Graal, c’est l’écuelle dans laquelle Jésus mangea l’Agneau pascal avec ses condisciples et enfin, dans la version de Wolfram von Eschenbach, le Graal est une pierre dont le nom ne se traduit pas: Lapsit Exillis.

La pleine histoire du Graal débute, semble-t-il, à peu près à la même époque où cet objet fut rapporté de Constantinople à Troyes. On fixe la mort de l’auteur du poème entre 1191 et 1195 pour Potvin ou entre 1195 et 1198 pour l’Hist. Litt. de la France tome XV page 197.

Le Saint-Graal n’était donc pas, comme on l’a souvent répété, le calice de la Cène, mais un vase en forme de plat, dans lequel le Christ mangea l’Agneau pascal ou consacra le pain eucharistique (Lancelot du Lac: “Ce sainct Graal si est le vaisseau en Nostre Seigneur mangea l’aigneau en la maison Simon le lépreux.”

Les vers de Perceval semblent vouloir dire que le Christ y consacra la Sainte-Eucharistie:

Et sacrement fist en Jhesu
Le jor del jusdi absolu.

“Jusdi absolu” parce qu’on avait coutume ce jour là d’absoudre les pénitents(Absolutionis dies).

Joseph (d’Arimathie)...
A cui Jhesu-Cris fu bailliés,
Quant de la Croix fu destacés.
Et Pilate qui li bailla
Por ses soldées li dona
Nichodemus le despendi
Et à Joseph si le rendi.
Ses plaies prisent à saignier,
Cest vaissial fist apareillier
Ens dégoutèrent sans mentir
Vos le porez jà bien veir
Et sacrement fist en Jhesu
Le jour del jusdi absolu.

Bien qu’une translation de reliques aussi importantes, reprise en image sur les vitraux de la cathédrale, aurait dû marquer la Mémoire, il semble qu’en 1407, si nous en croyons Grosley (Mem. hist. et crit. pour l’histoire de Troyes, tome II page 339), les chanoines de la cathédrale de Troyes ne savaient plus au juste ce qu’était le vase précieux déposé dans leur trésor. Ils voyaient bien, sur le cercle en argent qui en garnissait le rebord, une inscription grecque qui devait en indiquer la nature et l’origine. Or en ces temps là, le grec n’était plus en grand honneur. On disait cependant que ce vase avait servi à Jésus Christ et que, même, dessus, lui avaient été présentés les deux poissons qu’il multiplia dans le désert.

Un soi-disant pélerin grec arriva à point nommé dans la ville de Troyes. Mis au courant de l”affaire”,il déchiffra l’inscription. Voici ce qu’il servit au Chapitre:

“Est vas in quo duo pisces fuerunt ante Dominum Jesum Christum in mensa portati, et depost illud vas fuit in quo Corpus Domini deportabatur.”

“Ce vase est celui où deux poissons furent apportés sur la table devant N.S Jésus Christ et, depuis, le corps du Seigneur y était déposé.”

Si Grosley, pour qui tout était matière à plaisanterie, avait fabriqué cette histoire, précise l’abbé Nioré, il ne faudrait pas trop s’en étonner. Il y a, malheureusement une lacune dans les Registres Capitulaires pour la période 1405-1420.

Quelques années plus tard, en 1429, l’année même où Jeanne d’Arc passe à Troyes, le Chapitre fait un inventaire du trésor. Dans cet inventaire, le Vase de la Cène est signalé, mais le Chapitre ne sait pas trop qu’en penser, malgré les “lumières” du pélerin grec de 1407. La description n’en est pas précise, c’est “un grand plat d’argent, dont le fond est fait d’un vase qui a servi à N.S.” Quoedam scutella magna argentea, cujus fundus est de scutella Domini (Invent. des églises de Troyes n° 514).

En réalité le plat n’est pas entièrement d’argent.

Jusque là le Vase de la Cène n’avait excité qu’un sentiment de profonde dévotion, mais avec la Renaissance des Lettres ainsi que de l’Héllénisme, la curiosité scientifique va s’emparer de l’objet.

Les savants vont donc se pencher doctement sur l’écriture et la déchiffrer. Camuzat, en 1610, le mentionne, comme il le fut en 1429, sous le nom de scutella, mais on n’ignore plus qu’il servit à l’Eucharistie (Scutellam sanctam, in quo (Christus) in coena gloriosum cum suis disciplis cibum sumpsit: le vase sacré dans lequel N.S , à la Cène, prit la nourriture divine avec ses disciples.).

Une autre description suivit celle de Camuzat. D’après le nouvel inventaire, le vase était “en porphyre vert et noir, en forme de bassin rond, garni d’argent, au milieu duquel il y avait un crucifix d’argent doré”. L’inscription grecque était sur le rebord d’argent avec quatre médaillons, dont deux étaient perdus (Inv. des églises... 28 juillet 1611, Camuzat était alors greffier du Chapitre).

L’inventaire ne disait cependant pas à quoi avait bien pu servir le vase.

En 1637, Des Guerrois rappelait à son tour que Garnier de Trainel avait envoyé “un fort beau vase de jaspe, entouré d’un bord d’argent sur lequel il y a quatre vers grecs iambiques qui sont gravés en lettres majuscules antiques et qui ont ce sens: “autrefois ce plat servait à N.S quand il mangea avec ses bien-aimés apôtres, maintenant il sert aux saintes Particules (hosties) de notre Seigneur ce que témoigne ce don si artistiquement orné.” (Des Guerrois: Saincteté chrestienne fol. 315-316).

Un inventaire de 1700 reproduit à peu de chose près l’inventaire de 1611, mais il ajoute un détail important, que ce Vase “a servi à la Cène de N.S, les lettres grecques qui sont autour le disent ainsi.”

Le chanoine Hugo, de Saint-Etienne de Troyes, racontant la translation, après l’incendie du 8 octobre 1700 cite: “un bassin assez grand qui a servi à la Cène, lorsque N.S mangea avec ses apôtres la veille de la Passion, sur le bord duquel on lit quatre vers iambiques qui en font foi.”

En 1709, les bénédictins Martène et Durand, venus à Troyes, constatent l’existence de la relique mais réservent leur jugement, selon eux c’est un vase “dont on prétend que N.S se servit à la Cène lorsqu’il lava les pieds à ses disciples, dans le fond duquel on voit un beau smaragde, et autour on lit quatre vers grecs qui prouvent son antiquité.” (Voyage littéraire 1° partie Page 88).

Mais revenons à Grosley: “Ce vase de porphyre ou de quelque autre pierre plus précieuse, en forme de petit bassin, a un pied et demi environ de diamètre, y compris un bord d’argent qui en augmente la circonférence. Le fond est enrichi d’une croix d’or ou d’argent doré, fixé à la circonférence par ses quatre extrémités. Le bord d’argent est chargé de quatre iambes grecs en lettres capitales gravées en relief. Le caractère de ces lettres, maigre et allongé, est assez semblable à celui des lettres capitales que l’on voit dans quelques manuscrits du temps de Charlemagne.”

Citons aussi Courtalon: “on voit dans le trésor de la cathédrale, un plat de jaspe avec un cercle d’argent d’environ trois pouces autour duquel on lit quatre vers grecs qui sont conservés dans Camuzat et par lesquels on assure que ce plat servit à J.C dans la dernière Cène qu’il fit avec ses apôtres lorsqu’il institua l’Eucharistie.” (Topogr. Hist. 1783. Tome II, page 122.).

Pour les érudits intéressés je signale qu’on peut lire une longue étude, complète et assez dificile pour qui ne possède pas les langues anciennes, de cette inscription en grec sur le Vase de la Cène dans le Tome 59 de l’année 1895 de la Société Académique de l’Aube.

Même si nous n’avons pas de récit rapportés par les Pères de la conservation des objets qui avaient servi à l’usage personnel de Jésus Christ, il n’est pas à douter que plusieurs vases, de nulle valeur par la matière, mais précieux par l’usage qu’en avait fait le Christ, furent soigneusement conservés par les apôtres ou les proches de celui-ci. Et pourtant jusqu’au VII° siècle il n’en est fait nulle part mention. Le premier rapporteur qui parle d’un de ces vases est un moine presqu’inconnu, l’abbé irlandais Adomnan (ou Adamnan), dans un livre: De locis sanctis, dans lequel il raconte un voyage en Terre Sainte de l’évêque gaulois Arculphe, encore plus inconnu que lui. Mais ne serait-ce pas ce récit et ses descriptions que détenaient les bénédictins champenois au XII° siècle, ces moines étranges et bien plus celtes que francs.

Rappelons qu’en 1200, l’existence du Vase est connue et qu’il est tout aussi notoirement connu que Constantinople possède des choses merveilleuses. La preuve vient du “Peregrinatio Silvae”, une oeuvre du IV° siècle qui confirme les descriptions du moine Adomnan. On peut cependant affirmer que le vase conservé à Troyes n’est pas le calice où fut consacré le Sang du Christ. D’après Adomnan, ce calice vénéré à Jérusalem par l’évêque Arculphe était en argent, et le vase de Troyes au contraire était de jaspe ou de porphyre. D’après le franciscain Qaresmus, qui écrivait en 1639, le calice de la Cène, en argent, était alors à Valence, en Espagne. Mais d’après le franciscain espagnol Jean de Carthagène, le calice de Valence aurait été en agathe.

Il semble, vu les dimensions réduites du vase de Troyes que ce plat ne supporta pas l’Agneau Pascal, mais donne à penser que c’était la Patène sacro-sainte où fut consacrée pour la première fois, par le Christ lui-même, la divine Eucharistie. Que faut-il alors penser du Sacro Catino de Gênes? Le vase de Troyes peut être authentique sans que celui de Gênes cesse de l’être. Généralement, on regarde le Sacro Catino comme le calice où fut conservé le Sang précieux.

Daniel Castille.


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