| Nous
allons nous atteler à une difficile démonstration
qui pourrait risquer de lasser le lecteur, aussi lui demandons-nous
par avance beaucoup de patience car celle-ci sera source de recherches
s’il le veut bien.
On
raconte que durant la dernière année du XII° siècle,
soit quatre ans avant le siège puis la prise de Constantinople
par les croisés francs appuyés des Vénitiens
cupides, un pélerin russe appelé Antoine, qui deviendra
plus tard l’archevêque de Novgorod, parcourait les sanctuaires
de l’empire d’Orient dressant un catalogue des principales reliques
rencontrées. Son manuscrit qui ne fut publié qu’en
1872, nous apprend que lors de sa visite à la basilique Sainte-Sophie,
Antoine avait remarqué un petit vase de marbre d’apparence,
dont on disait qu’il avait été utilisé par
Jésus Christ le Jeudi Saint lorsqu’il célébra
la dernière Cène.
Catinum
parvum marmoreum, quo usus est Christus, quum coenam cum discipulis
celebravit feria quinta majori (Niore. Antonius, Novgorodensis archiepiscopus;
liber qui dicitur Peregrinus, seu Descriptio SS. Locorum Caesareae
ciritatis. Ed. Paulus Sawaïtov. Petroburgi, 1872. Voir aussi
M. Sreznevski 1875. Spicilège de l’Aca. de St-Pétersbourg,
tome XII p. 340-349. Voir aussi M. le comte de Riant: Exuriae sacrae
Constantinopolitanae. Tome II page 218-230).
Ce
détail, par ailleurs déjà signalé dans
l’Introduction aux inventaires de principales églises de
Troyes, est important.
En
effet, de Sainte-Sophie de Constantinople, le Vase de la Cène
arriva quelques années plus tard, dans le trésor de
la cathédrale de Troyes. Il y resta, entouré de la
vénération de nos aïeux jusqu’au mois de janvier
1794 date à laquelle tous les reliquaires et reliques furent
livrés aux flammes révolutionnaires.
Nous
allons donc expliquer comment ce Vase de la Cène, autrement
dit le Graal, passa de Constantinople à Troyes. Les circonstances
ainsi que les évènements sont troublants c’est ce
que nous allons voir.
La
Quatrième Croisade, qui devait avoir pour chef le comte Thibaut
III de Champagne, mort la veille du départ, comptait un grand
nombre de Champenois. A leur tête, en qualité de grand
aumonier de l’armée latine était l’évêque
de Troyes, déjà âgé, Garnier de Trainel.
On
sait comment la croisade, détournée de son but, aboutit
à la prise de Constantinople la ville aux nombreuses reliques,
surtout depuis la chute de Jérusalem, et qui méritait
le titre de ville sainte.
On
peut affirmer que les croisés firent main basse sur les trésors
(reliques et pierreries) de Constantinople et il fallut l’intervention
énergique du légat du Saint-Siège, Pierre de
Capoue, pour que cette razzia s’interrompe et que le butin soit
remis entre les mains de Garnier de Trainel devenu le gardien des
“biens” de l’Eglise. Garnier, que la mort attendait en cette ville,
avait amassé un inestimable trésor qu’il s’apprêtait,
à son tour, à détourner sinon à son
profit, du moins pour celui de sa bonne ville de Troyes. Ce sont
ses chapelains qui s’en chargèrent, ramenant avec eux une
part considérable de ce trésor (Introduction aux inventaires
des églises de Troyes) dans laquelle on trouvait un morceau
considérable de la vraie Croix, du sang du Christ, mais aussi
le chef de Saint-Philippe, le bras de Saint-Jacques le Majeur ou
le corps entier de Sainte-Hélène vierge.
Le
Vase de la Cène était, assurément, le plus
précieux des trésors. Lorsqu’il arriva à Troyes
il y fut reçu avec une telle vénération, nous
dit-on, qu’il en reste le témoignage dans les verrières
exécutées sous Nicolas de Brie (verrière 10,
la seconde à droite du choeur).
Il
est opportun de noter ici, sans pour autant développer le
mythe arthurien ou une certaine historiographie fabulée,
que le poème du Graal qui a précisément le
Vase de la Cène pour objet, fut composé par Chrétien
de Troyes (perceval le Gallois ou le conte du Graal). On pense que
Perceval ou le conte du Graal fut commencé vers 1180; cependant
le prologue indique que le récit avait été
commandé par Philippe d’Alsace, comte de Flandres, entre
1181 et 1190. Est-ce un conte d’origine bretonne ? La réponse
demeure sans réponse certaine. Il y eut ce que l’on appelle
les Continuations Perceval qui diffusèrent et structurèrent
la légende. La première Continuation, avec Gauvain,
date de la fin du XII° siècle, début XIII°
siècle. La seconde Continuation, qui concerne Perceval, a
dû être rédigée sous l’autorité
de Waucher de Denain, clerc à la cour de Flandre. La troisième
Continuation, deuxième quart du XIII° siècle,
attribuée à Gerbert de Montreuil, ne mène pas
à terme l’aventure du Saint-Graal. C’est Robert de Boron
qui christianisera le Graal. On lui attribue l’origine biblique
de celui-ci (Estoire dou Graal) avec l’arrivée de Joseph
d’Arimathie à Glastonbury.
Les
défenseurs de la thèse chrétienne veulent voir
dans le Graal, qui chez Chrétien de Troyes n’est qu’un plat
large et creux où l’on sert une hostie, un calice.
Le
mot Graal est attesté cependant comme ayant le sens d’écuelle
ou de plat (latin médiéval “gradalis”) et il est,
chez Chrétien de Troyes, fait d’or et serti de pierreries.
Dans la troisième Continuation c’est un récipient
qui a servi à recueillir le sang du Christ; dans la Quête
du Saint-Graal, c’est l’écuelle dans laquelle Jésus
mangea l’Agneau pascal avec ses condisciples et enfin, dans la version
de Wolfram von Eschenbach, le Graal est une pierre dont le nom ne
se traduit pas: Lapsit Exillis.
La
pleine histoire du Graal débute, semble-t-il, à peu
près à la même époque où cet objet
fut rapporté de Constantinople à Troyes. On fixe la
mort de l’auteur du poème entre 1191 et 1195 pour Potvin
ou entre 1195 et 1198 pour l’Hist. Litt. de la France tome XV page
197.
Le
Saint-Graal n’était donc pas, comme on l’a souvent répété,
le calice de la Cène, mais un vase en forme de plat, dans
lequel le Christ mangea l’Agneau pascal ou consacra le pain eucharistique
(Lancelot du Lac: “Ce sainct Graal si est le vaisseau en Nostre
Seigneur mangea l’aigneau en la maison Simon le lépreux.”
Les
vers de Perceval semblent vouloir dire que le Christ y consacra
la Sainte-Eucharistie:
Et sacrement fist en Jhesu
Le
jor del jusdi absolu.
“Jusdi absolu” parce qu’on avait coutume ce jour là d’absoudre
les pénitents(Absolutionis dies).
Joseph (d’Arimathie)...
A
cui Jhesu-Cris fu bailliés,
Quant
de la Croix fu destacés.
Et
Pilate qui li bailla
Por
ses soldées li dona
Nichodemus
le despendi
Et
à Joseph si le rendi.
Ses
plaies prisent à saignier,
Cest
vaissial fist apareillier
Ens
dégoutèrent sans mentir
Vos
le porez jà bien veir
Et
sacrement fist en Jhesu
Le
jour del jusdi absolu.
Bien
qu’une translation de reliques aussi importantes, reprise en image
sur les vitraux de la cathédrale, aurait dû marquer
la Mémoire, il semble qu’en 1407, si nous en croyons Grosley
(Mem. hist. et crit. pour l’histoire de Troyes, tome II page 339),
les chanoines de la cathédrale de Troyes ne savaient plus
au juste ce qu’était le vase précieux déposé
dans leur trésor. Ils voyaient bien, sur le cercle en argent
qui en garnissait le rebord, une inscription grecque qui devait
en indiquer la nature et l’origine. Or en ces temps là, le
grec n’était plus en grand honneur. On disait cependant que
ce vase avait servi à Jésus Christ et que, même,
dessus, lui avaient été présentés les
deux poissons qu’il multiplia dans le désert.
Un
soi-disant pélerin grec arriva à point nommé
dans la ville de Troyes. Mis au courant de l”affaire”,il déchiffra
l’inscription. Voici ce qu’il servit au Chapitre:
“Est
vas in quo duo pisces fuerunt ante Dominum Jesum Christum in mensa
portati, et depost illud vas fuit in quo Corpus Domini deportabatur.”
“Ce
vase est celui où deux poissons furent apportés sur
la table devant N.S Jésus Christ et, depuis, le corps du
Seigneur y était déposé.”
Si
Grosley, pour qui tout était matière à plaisanterie,
avait fabriqué cette histoire, précise l’abbé
Nioré, il ne faudrait pas trop s’en étonner. Il y
a, malheureusement une lacune dans les Registres Capitulaires pour
la période 1405-1420.
Quelques
années plus tard, en 1429, l’année même où
Jeanne d’Arc passe à Troyes, le Chapitre fait un inventaire
du trésor. Dans cet inventaire, le Vase de la Cène
est signalé, mais le Chapitre ne sait pas trop qu’en penser,
malgré les “lumières” du pélerin grec de 1407.
La description n’en est pas précise, c’est “un grand plat
d’argent, dont le fond est fait d’un vase qui a servi à N.S.”
Quoedam scutella magna argentea, cujus fundus est de scutella Domini
(Invent. des églises de Troyes n° 514).
En
réalité le plat n’est pas entièrement d’argent.
Jusque
là le Vase de la Cène n’avait excité qu’un
sentiment de profonde dévotion, mais avec la Renaissance
des Lettres ainsi que de l’Héllénisme, la curiosité
scientifique va s’emparer de l’objet.
Les
savants vont donc se pencher doctement sur l’écriture et
la déchiffrer. Camuzat, en 1610, le mentionne, comme il le
fut en 1429, sous le nom de scutella, mais on n’ignore plus qu’il
servit à l’Eucharistie (Scutellam sanctam, in quo (Christus)
in coena gloriosum cum suis disciplis cibum sumpsit: le vase sacré
dans lequel N.S , à la Cène, prit la nourriture divine
avec ses disciples.).
Une
autre description suivit celle de Camuzat. D’après le nouvel
inventaire, le vase était “en porphyre vert et noir, en forme
de bassin rond, garni d’argent, au milieu duquel il y avait un crucifix
d’argent doré”. L’inscription grecque était sur le
rebord d’argent avec quatre médaillons, dont deux étaient
perdus (Inv. des églises... 28 juillet 1611, Camuzat était
alors greffier du Chapitre).
L’inventaire
ne disait cependant pas à quoi avait bien pu servir le vase.
En
1637, Des Guerrois rappelait à son tour que Garnier de Trainel
avait envoyé “un fort beau vase de jaspe, entouré
d’un bord d’argent sur lequel il y a quatre vers grecs iambiques
qui sont gravés en lettres majuscules antiques et qui ont
ce sens: “autrefois ce plat servait à N.S quand il mangea
avec ses bien-aimés apôtres, maintenant il sert aux
saintes Particules (hosties) de notre Seigneur ce que témoigne
ce don si artistiquement orné.” (Des Guerrois: Saincteté
chrestienne fol. 315-316).
Un
inventaire de 1700 reproduit à peu de chose près l’inventaire
de 1611, mais il ajoute un détail important, que ce Vase
“a servi à la Cène de N.S, les lettres grecques qui
sont autour le disent ainsi.”
Le
chanoine Hugo, de Saint-Etienne de Troyes, racontant la translation,
après l’incendie du 8 octobre 1700 cite: “un bassin assez
grand qui a servi à la Cène, lorsque N.S mangea avec
ses apôtres la veille de la Passion, sur le bord duquel on
lit quatre vers iambiques qui en font foi.”
En
1709, les bénédictins Martène et Durand, venus
à Troyes, constatent l’existence de la relique mais réservent
leur jugement, selon eux c’est un vase “dont on prétend que
N.S se servit à la Cène lorsqu’il lava les pieds à
ses disciples, dans le fond duquel on voit un beau smaragde, et
autour on lit quatre vers grecs qui prouvent son antiquité.”
(Voyage littéraire 1° partie Page 88).
Mais
revenons à Grosley: “Ce vase de porphyre ou de quelque autre
pierre plus précieuse, en forme de petit bassin, a un pied
et demi environ de diamètre, y compris un bord d’argent qui
en augmente la circonférence. Le fond est enrichi d’une croix
d’or ou d’argent doré, fixé à la circonférence
par ses quatre extrémités. Le bord d’argent est chargé
de quatre iambes grecs en lettres capitales gravées en relief.
Le caractère de ces lettres, maigre et allongé, est
assez semblable à celui des lettres capitales que l’on voit
dans quelques manuscrits du temps de Charlemagne.”
Citons
aussi Courtalon: “on voit dans le trésor de la cathédrale,
un plat de jaspe avec un cercle d’argent d’environ trois pouces
autour duquel on lit quatre vers grecs qui sont conservés
dans Camuzat et par lesquels on assure que ce plat servit à
J.C dans la dernière Cène qu’il fit avec ses apôtres
lorsqu’il institua l’Eucharistie.” (Topogr. Hist. 1783. Tome II,
page 122.).
Pour
les érudits intéressés je signale qu’on peut
lire une longue étude, complète et assez dificile
pour qui ne possède pas les langues anciennes, de cette inscription
en grec sur le Vase de la Cène dans le Tome 59 de l’année
1895 de la Société Académique de l’Aube.
Même
si nous n’avons pas de récit rapportés par les Pères
de la conservation des objets qui avaient servi à l’usage
personnel de Jésus Christ, il n’est pas à douter que
plusieurs vases, de nulle valeur par la matière, mais précieux
par l’usage qu’en avait fait le Christ, furent soigneusement conservés
par les apôtres ou les proches de celui-ci. Et pourtant jusqu’au
VII° siècle il n’en est fait nulle part mention. Le premier
rapporteur qui parle d’un de ces vases est un moine presqu’inconnu,
l’abbé irlandais Adomnan (ou Adamnan), dans un livre: De
locis sanctis, dans lequel il raconte un voyage en Terre Sainte
de l’évêque gaulois Arculphe, encore plus inconnu que
lui. Mais ne serait-ce pas ce récit et ses descriptions que
détenaient les bénédictins champenois au XII°
siècle, ces moines étranges et bien plus celtes que
francs.
Rappelons
qu’en 1200, l’existence du Vase est connue et qu’il est tout aussi
notoirement connu que Constantinople possède des choses merveilleuses.
La preuve vient du “Peregrinatio Silvae”, une oeuvre du IV°
siècle qui confirme les descriptions du moine Adomnan. On
peut cependant affirmer que le vase conservé à Troyes
n’est pas le calice où fut consacré le Sang du Christ.
D’après Adomnan, ce calice vénéré à
Jérusalem par l’évêque Arculphe était
en argent, et le vase de Troyes au contraire était de jaspe
ou de porphyre. D’après le franciscain Qaresmus, qui écrivait
en 1639, le calice de la Cène, en argent, était alors
à Valence, en Espagne. Mais d’après le franciscain
espagnol Jean de Carthagène, le calice de Valence aurait
été en agathe.
Il
semble, vu les dimensions réduites du vase de Troyes que
ce plat ne supporta pas l’Agneau Pascal, mais donne à penser
que c’était la Patène sacro-sainte où fut consacrée
pour la première fois, par le Christ lui-même, la divine
Eucharistie. Que faut-il alors penser du Sacro Catino de Gênes?
Le vase de Troyes peut être authentique sans que celui de
Gênes cesse de l’être. Généralement, on
regarde le Sacro Catino comme le calice où fut conservé
le Sang précieux.
Daniel Castille.
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